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Authors: Robert Merle

Tags: #Science Fiction

Malevil

BOOK: Malevil
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ROBERT MERLE

Malevil

GALLIMARD

 

Il a été tiré de l’édition originale de cet ouvrage cinquante-cinq exemplaires sur vélin pur fil Lafuma-Navarre numérotés de 1 à
55.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. © Éditions Gallimard, 1972

Table des matières

I

II

III

IV

V

Note de Thomas

VI

VII

VIII

Note de Thomas

IX

X

Note de Thomas

XI

XII

XIII

XIV

Note de Thomas

XV

XVI

XVII

XVIII

Note de Thomas

 

 

à Fernand Merle

 

I

À l’École Normale des Instituteurs, nous avions un professeur amoureux de la madeleine de Proust. Sous sa houlette, j’ai étudié, admiratif, ce texte fameux. Mais avec le recul, elle me paraît maintenant bien littéraire, cette petite pâtisserie. Oh, je sais bien qu’un goût ou une mélodie vous redonnent, très vif, le souvenir d’un moment. Mais c’est l’affaire de quelques secondes. Une brève illumination, le rideau retombe et le présent, tyran nique, est là. Retrouver tout le passé dans un gâteau amolli par une infusion, comme ce serait délicieux, si c’était vrai.

Je pense à la madeleine de Proust, parce que j’ai découvert, l’autre jour, au fond d’un tiroir, un très, très vieux paquet de tabac gris qui avait dû appartenir à l’oncle. Je l’ai donné à Colin. Fou de joie à l’idée de retrouver, après tant de temps, son poison favori, il en bourre sa pipe et l’allume. Je le regarde faire, et dès les premières bouffées que je respire, l’oncle et le monde d’avant resurgissent. À me couper le souffle. Mais comme j’ai dit, ce fut très bref.

Et Colin a été malade. Il était trop désintoxiqué ou le tabac était trop vieux.

J’envie Proust. Pour retrouver son passé, il s’appuyait sur du solide : un présent sûr, un indubitable futur. Mais pour nous, le passé est deux fois passé, le temps perdu l’est doublement, puisque avec lui nous avons perdu l’univers où il s’écoulait. Il y a eu cassure. La marche en avant des siècles s’est interrompue. Nous ne savons plus où nous en sommes et s’il y a encore un avenir.

Il va de soi que nous essayons de nous cacher notre angoisse avec des mots. Pour désigner la cassure, nous avons des périphrases. Nous avons d’abord dit, après Meyssonnier, toujours un peu fayot, « 
le jour J ».
Mais ça vous avait un air encore trop guerrier. Et nous avons adopté un euphémisme plus pudique, dû à la Menou et à sa prudence paysanne : « 
le jour de l’événement
 ». Peut-on rêver plus anodin ?

Toujours avec des mots, nous avons remis de l’ordre dans le chaos et rétabli même une progression linéaire du temps. Nous disons : « 
avant » — « le jour de l’événement » — « après
 ». Voilà nos astuces linguistiques. Elles nous donnent un sentiment de sécurité à proportion de leur hypocrisie. Car « 
après
 » désigne à la fois notre présent incertain et notre hypothétique avenir.

Sans madeleine ni bouffées de pipe, nous y pensons souvent, au monde d’avant. Chacun dans son coin. Dans la conversation, nous exerçons l’un sur l’autre une sorte de contrôle : ces retours en arrière sont peu utiles à notre survie. Nous évitons de les multiplier.

Mais seul, c’est une autre affaire. Bien que je dépasse à peine quarante ans, j’ai, depuis le « 
jour de l’événement »,
une tendance à l’insomnie, comme les vieillards. Et c’est la nuit que je me remémore. J’emploie ce verbe sans complément, car le complément varie d’une nuit à l’autre. Pour m’excuser à mes yeux de cette complaisance, je me dis que le monde d’avant n’existant plus que dans ma tête, il cesserait d’exister si je n’y pensais pas.

Depuis peu, je distingue le souvenir occasionnel et le souvenir habituel. J’ai fini par comprendre la différence entre les deux : le souvenir habituel, c’est celui qui me sert à me convaincre de mon identité, conviction dont j’ai bien besoin dans cet « après » où tous les repères ont disparu. Et voilà, en somme, ce que je fais dans mes nuits sans sommeil : dans ce désert, dans ces sables mouvants, dans ce passé deux fois passé, je balise de place en place, pour être sûr de ne pas me perdre. Et quand je dis « 
me perdre
 », je veux dire aussi
« perdre mon identité ».

1948 est une de ces bornes. J’ai douze ans. Je viens d’être reçu, gloire ineffable, premier du canton au Certificat d’études. Et dans la cuisine de la
Grange Forte,
à table, au repas de midi, j’essaye de convaincre mes parents de défricher. Ce qui paraît le bon sens même. Sur quarante-cinq hectares, nous n’avons — comme tous ici — que dix hectares de prés et de labours. Le reste en bois, et en bois inutile, maintenant qu’on ne ramasse plus de châtaignes et qu’on ne fait plus de feuillards.

Mes géniteurs m’écoutent peu. Autant parler à des mottes de terre. Ils en ont d’ailleurs la couleur, étant bruns de poil et de peau. Moi aussi, sauf que j’ai hérité de l’oncle ses yeux bleus.

Je revois cette scène à distance avec mes yeux d’adulte, je la comprends mieux, je crois, et je la trouve bien déplaisante.

Ma mère, par exemple. Geignarde et prêchi-prêchante, elle a le vice des gens médiocres : elle récrimine. Simple alibi pour l’esprit de routine. Du moment que tout est mauvais, pourquoi bouger le petit doigt ? Ma proposition de défrichage l’offense.

— Et avec quel argent ? ricane-t-elle. C’est toi qui paieras les heures de bulldozer ?

Outre que le ton est méprisant, je sais bien qu’il y a, sur le livret de Caisse d’Épargne, des sommes qui se dévaluent de mois en mois. Je sais qu’elles se dévaluent, l’oncle me l’a expliqué. Et je l’explique à mon tour, sans citer l’oncle. Prudence perdue.

Le père écoute, mais ne pipe pas. Mes raisons offensent ma mère de nouveau. Elles glissent sur son crâne dur aux cheveux pauvres. Elle ne me regarde même pas. Elle s’adresse à mon père par-dessus ma tête.

— Ce garçon, dit-elle, c’est tout le portrait de ton frère Samuel. Orgueilleux. Donneur de leçons. Et depuis son certificat d’études, la tête comme une citrouille.

Mes deux soeurs cadettes, Paulette et Pélagie, se mettent à pouffer, et à la plus proche, je décoche sous la table un coup de pied qui lui tire des hurlements.

— Et dur de coeur, par-dessus le marché, conclut la mère.

Ma dureté de coeur, on va en entendre parler. Tout le temps qu’il faut pour manger deux assiettées de soupe et faire chabrol. Car ma mère a le génie comptable. Mes fautes sont récapitulées par le menu à chaque nouvelle erreur. Le fait qu’elles aient été punies ne change rien. Ni oubliés ni pardonnés, mes crimes ont toujours le même poids.

Ce ressassement se fait, en outre, dans les notes plaintives dont j’ai horreur : du méchant enveloppé dans du mou. La Pélagie hurle, la Paulette, que je n’ai pas touchée, pleurniche. Coup de théâtre : la Pélagie retrousse sa jupe et montre son tibia : il est rouge. La plainte maternelle monte de plusieurs tons dans le criard.

— ... Et qu’est-ce que tu attends, Simon, pour lui mettre une calotte, à ton fils ?

Car bien sûr, je suis le fils de mon père, pas le sien. Le père se tait. C’est son rôle, dans cette maison. Inaccessible à la raison, étrangère à toute logique, la mère ne tient jamais aucun compte de ce qu’il dit. Elle l’a réduit au silence et presque à la servitude par la simple vertu de son flux verbal.

— Tu entends, Simon ?

Je pose fourchette et couteau et décolle la fesse de ma chaise, prêt à esquiver la gifle du père. Celui-ci, pourtant, ne bouge pas. Je pense qu’il lui faut du courage, car il se prépare, pour ce soir, dans le lit conjugal, une homélie où toutes ses fautes à lui seront ressassées.

Mais c’est un courage lâche. J’ai vu l’oncle — spectacle admirable ! — se lever, tonner et pulvériser son épouse qui ressemble beaucoup à ma mère, les deux frères ayant épousé les deux soeurs. Je me pose la question : qu’est-ce qu’elles ont donc toutes, dans cette famille, à être sèches, rêches, geignardes, poilues ?

Elle n’a pas tenu le coup, la tante. Elle est morte à quarante ans, par haine de la vie. Et l’oncle s’est rattrapé, il s’est mis à courir les tendrons. Je ne le blâme pas, j’en ai fait autant à l’âge d’homme.

Je me rassure. Pas de gifle en partance du côté du père, pas de gifle, non plus, du côté de la mère. L’envie ne lui manque pas, mais j’ai mis au point, depuis peu, une parade avec le coude qui, sans sortir du respect apparent, meurtrit l’avant-bras maternel. Ce n’est pas une parade passive : j’avance avec force mon bras à la rencontre du sien.

— Tu seras privé de tarte, dit ma mère après un temps de réflexion. Ça t’apprendra à tourmenter ces pauvres petites.

Mon père fait « tt, tt » avec la langue. Il n’en dira pas pins. Je me tais avec hauteur. Et profitant de ce que le père baisse son nez triste sur son assiette et que la mère se lève pour prendre sur la cuisinière la mixture qui y mijote depuis la veille, je fais à la hurleuse Pélagie une grimace atroce. Elle se met à hurler derechef et, dans son langage limité, elle se plaint à la mère de ce que je l’ai « 
regardée ».

— Et alors, dis-je en promenant à la ronde mes yeux innocents (doublement innocents, puisqu’ils sont bleus). Je n’ai même plus le droit de te regarder, à présent ?

Un silence. J’affecte de manger du bout des lèvres l’excellente ratatouille maternelle. Je pousse même le courage jusqu’à refuser le rabiot que, par devoir, on m’offre. Et pendant que la tablée se régale, je garde l’oeil fixé sur une gravure chiée aux mouches au-dessus du buffet. Elle représente
Le Retour de l’enfant prodigue.

Le fils sérieux, dans un coin de l’image, fait une bien triste gueule. Je ne lui donne pas tort. Car lui qui n’a cessé de trimer pour le père, on lui a refusé un petit agneau pour banqueter avec ses copains. Et pour ce petit salaud qui rapplique à la ferme après avoir gaspillé sa part avec des putes, on n’hésite pas à tuer le veau gras.

Je pense en serrant les dents : mes soeurs et moi, pareils. Des mollassonnes, des bêtassounes. Et malgré ça, la mère toujours à les chouchouter, à les inonder d’eau de Cologne, à les peigner, à leur faire de belles coques au fer. Je ricane, dans l’inaudible. Dimanche dernier, je me suis glissé derrière elles à pas de loup, et j’ai déposé sur les belles boucles des toiles d’araignée.

Il ne me faut pas moins que ce souvenir heureux pour ne pas céder au désespoir, tandis que mon oeil descend de la gravure de
l’Enfant prodigue
à la tarte aux abricots dont je hume l’odeur et dont je distingue la circonférence dorée sur le bahut. À cet instant, la mère se lève, non sans un certain air de pompe, et la place sur la table — devant mon nez.

Je me lève aussitôt et, les mains aux poches, je me dirige vers la porte.

— Eh bien !, dit le père de la voix enrouée des gens qui parlent peu, tu ne veux pas ta part de tarte ?

Contrordre tardif, dont je ne lui sais aucun gré. Je me retourne sans ôter les mains de mes poches et je dis sèchement par-dessus mon épaule :

— J’ai pas faim.

— Eh bé ! Tu parles bien à ton père ! dit la mère aussitôt.

Je ne reste pas à écouter la suite. L’interminable suite.

Elle va lui gâcher sa tarte, au père, comme elle m’a supprimé la mienne.

Je sors dans la cour de la
Grange Forte
et je déambule, les poings crispés dans les poches. À Malejac, on dit que mon père est bon comme du bon pain. Justement. Trop de mie, pas assez de croûte.

Je médite, dans la colère et l’amertume. Impossible d’avoir une conversation sérieuse avec cette conne (c’est le mot que j’emploie). Elle me rabat, elle m’offre à la risée de ces bêtasses et, un comble, elle me punit. Je l’ai sur le coeur, cette tarte. Non pour elle-même, mais pour l’humiliation. Les poings aux poches, je marche de long en large, carrant mes épaules déjà larges. Priver de dessert le premier du canton au Certificat d’études !

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